Moulay Hafid Elalamy vante les mérites d’une entreprise conquérante qui s’enrichit de plus en plus. L’argent n’est-il pas le nerf de la guerre ? Ne s’agit-il pas là d’une ambition tout à fait légitime ? Mais ceci ne peut pas ne pas soulever des questions encore plus légitimes. Que vaut une entreprise qui n’est animée que par l’appât du gain en dehors de toute empathie, de toute « responsabilité sociale » ? La RSE, n’est-elle pas celle que l’on enseigne dans toutes les universités d’avant-garde ?
Dans notre contexte à nous, Marocains, une entreprise sans cette responsabilité sociale n’est-elle pas une entreprise dénuée de cette solidarité, pierre angulaire de notre âme marocaine ? En dehors de cela, pourrait-elle rayonner ou même survivre ?
L’éthique se limite aux émoluments et aux acquittements des impôts !
Moulay Hafid Elalamy parle à juste titre de l’éthique et de son importance. Mais, à notre grande surprise, l’éthique se limite aux émoluments et aux acquittements des impôts ! Voilà une vision restrictive qui cantonne l’éthique à la conformité avec la législation en cours. L’éthique n’est-elle pas l’écœurement que suscite cet enrichissement tous azimuts faisant fi de tous ces garde-fous aussi bien conventionnels que juridiques ? Tout ce dispositif moral qui se redresse rigoureusement contre la dégénérescence de l’équité et je ne sais quelles pratiques malfaisantes.
L’éthique n’est-elle pas là pour rappeler constamment à l’entreprise qu’elle est avant tout une locomotive de progrès et de modernité ? Cette modernité qui nous tient, à nous Marocains, à cœur. Nous la considérons comme l’alpha et l’oméga de tout épanouissement, toute réconciliation avec l’air du temps et surtout avec notre dignité et notre bien-être.
Une entreprise qui n’a pas ces valeurs chevillées au corps est-elle autre chose qu’un tiroir-caisse, qu’une coquille vide ? Que promet-elle à elle-même sinon étiolement et bannissement ?
Un héritage protectoral qui refuse de plier bagage
Notre entreprise marocaine n’a-t-elle pas un vif besoin de se réconcilier avec son environnement ? N’a-t-elle pas besoin de dissiper un immense malentendu ? Mais comment le faire quand un héritage protectoral s’incruste, s’entête et refuse de plier bagage.
Comment une entreprise peut-elle prospérer dans une société sans écouter ses doléances, sans interroger ses normes et ses valeurs ? Une telle écoute attentive n’exige-t-elle pas une communication avertie de tous ces enjeux ?
Comment une entreprise pourrait-elle conquérir une part quelconque de marché sans interroger son image et comment elle est perçue par ceux qui sont censés lui fournir sa force de frappe ?
Comment pourrait-elle réussir la moindre prouesse sans prendre en compte cette culture marocaine et la diversité de ses langues, ses référentiels, ses modes de vie, ses comportements de consommation, sa psychologie et les composantes d’une identité ?
L’entreprise n’est-elle pas l’avenir de l’homme et de la femme au Maroc ?
Nous avons chanté avec le poète « La femme est l’avenir de l’homme ». N’est-il pas grand temps de chanter que l’entreprise est l’avenir de l’homme et de la femme au Maroc ? N’incarne-t-elle pas les valeurs libératrices de contemporanéité, de compétition et d’initiative ? N’est-elle pas l’individualité créatrice en dehors d’un patriarcat qui nous condamne à un ronronnement où l’homme est aliéné, le rayonnement de la femme est jalousement mis sous cloche ?
L’entreprise marocaine n’est-elle pas invitée à exprimer les chamboulements d’une société marocaine dont l’imaginaire bascule dans le sens de l’élan démocratique et l’adoption des normes égalitaristes ? Une société qui veut rompre avec une tradition d’immobilisme où les préjugés ankylosés tiennent le haut du pavé. Notre société opte pour une tradition régénérée basée sur une spiritualité qui préserve notre identité. Une tradition qui respecte nos différences, qui nous enrichit intellectuellement et moralement. Une tradition qui nous réconcilie avec cette modernité si salutaire que nous n’avons de cesse d’appeler de nos vœux.
Dans le cas d’espèce que nous traitons ici : les sociologues inventent le concept de « destruction créatrice » expliquant que l’activité entrepreneuriale enclenche créativité, dynamisme, innovation, remise en cause. Tout un tas de facteurs qui pulvérisent un ordre immuable devenu obsolète et son mode de vie désuet.
« Qu’ai-je à faire de cette pluie qui n’arrose que mon propre champ ? »
Quand l’entreprise est démissionnaire face à une société qui se démocratise, il y a un décalage qui se traduit par une absence de dialogue, une absence de réadaptation. Dans ce contexte, l’entreprise ne jouant plus son rôle n’est-elle pas condamnée à décliner, à stagner, à se contenter de survivre dans un environnement devenu hostile ?
Et si l’entreprise marocaine adoptait cette profonde parole du poète arabe : « Qu’ai-je à faire de cette pluie qui n’arrose que mon propre champ ? ».








