La marque marocaine entre ange et diable

Quel destin choisirons-nous ?

Karim EL MAZOUNI, directeur des opérations chez ALTEN Maroc, note pertinemment dans une chronique publiée à Challenge, intitulée, « Les dynamiques du marché des talents IT au Maroc : le nouveau défi des dirigeants ». « Au Maroc, la transformation numérique est désormais une réalité opérationnelle qui s’impose à toutes les organisations. L’intelligence artificielle, le cloud et la cybersécurité redessinent les outils de production, estompent les frontières traditionnelles entre les métiers et rendent certains profils hautement critiques en l’espace de deux ou trois ans. »

 Nous aurions aimé partager l’enthousiasme du brillant directeur. Hélas, des interrogations nous taraudent, que nous formulons ainsi :

Quel destin choisirons-nous ? Allons-nous confier aveuglément notre destin à cette intelligence artificielle ? Qui nierait alors que tout un héritage est sujet à caution ? Toute une diversité linguistique s’effiloche en pavant la voie à une uniformité stérilisante. Que resterait-il d’une personnalité arabo-amazigho-musulmane riche de tant de sédiments ? N’est-ce pas que c’est là que s’abrite le génie d’un peuple dont la fierté a cassé les dents des plus féroces des conquérants ?

L’IA n’est ni un rouleau compresseur ni une martingale

Incontestablement, l’intelligence artificielle n’est ni un rouleau compresseur ni une martingale, néanmoins, tout dépend de l’usage que l’on en fait. Dans ce contexte, le libre choix est offert : soit enrichissement et créativité, soit uniformisation et exil. Pire, la bâtardisation ne nous guette-t-elle pas de pied ferme au tournant ? Une métamorphose négative que les Marocains désignent comme étant Tbarhich, qui renvoie au reniement de l’identité, à l’adoption d’un autre mode de vie qui nous éloigne de ce que nous sommes.

Ne faut-il pas rappeler que l’intelligence artificielle est le produit d’une culture occidentale ? Il va de soi qu’elle soit imprégnée de ses paradigmes, reflétant ses finalités profondes, ses préjugés et, malheureusement, même ses lieux communs. Or, dans son environnement de naissance, elle est parfaitement en mesure d’analyser le comportement d’un consommateur, de personnaliser une campagne, de cibler une audience et même de propulser une marque. Tout cela n’est opératoire au Maroc qu’à la condition expresse de corriger et de réadapter cette intelligence artificielle afin de régler ses aiguilles à l’heure marocaine. Sans cela l’engin ne produirait que menus fretins.

La marque marocaine entre ange et diable
Régler les aiguilles de l’intelligence artificielle à l’heure marocaine

Le défi à relever

Tout cela pour dire que l’entreprise marocaine est à un moment charnière de son évolution marketing et communicationnelle. Sa marque se retrouve à la croisée des chemins : l’ange et le diable se disputent son âme. Le diable veut qu’elle adopte ses mœurs de travestissement adultérin, l’ange veut l’angéliser et la magnifier. Or la marque marocaine ne veut être qu’elle-même, c’est-à-dire intégrant une part d’ange qui lui insuffle candeur et innocence bon enfant, et une part du diable qui lui distille piment rouge dans les narines.

Mais là où le bât blesse, c’est quand l’intelligence artificielle occulte pernicieusement sa dimension asservissante. Ceci nous impose un immense défi ! L’ignorer superbement, avec un haussement des épaules, n’entrainerait-il pas la suffocation d’une entreprise sous les vagues déferlantes d’une concurrence océanique ? Sinon s’emparer de ce merveilleux instrument avec la volonté de l’asservir pour être au service de nos exigences propres. Ainsi cette entreprise s’enrichit tout en enrichissant par ricochet cette même intelligence artificielle en la rendant plus intelligente puisqu’on l’expurge de ses dérives suprémacistes.

La marque marocaine ne devrait-elle pas coûte que coûte s’accrocher à son humanité marocaine dans sa diversité, ses valeurs, sa profondeur historique,  sa bonté proverbiale ? Et ainsi, résister à une automatisation qui s’acoquine avec l’indigence spirituelle et matérielle.