Allaymouna n’est-il pas un produit étrange ? En langue arabe classique, il désigne un citron. Mais en dialectal marocain, il est orange. Mais ce dialectal, comme averti de sa méprise, se rattrape en le désignant par le mot alhamad, signifiant acide. Ceci nous rappelle le proverbe marocain : « Voulant remédier, il a éborgné » Le pauvre fruit en question est dépouillé de toutes ses qualités. Il se retrouve réduit à une aigreur aussi acerbe que corrosive.
Cependant, et face à toutes ces mésaventures, Allaymouna s’est contentée de se recroqueviller sur elle-même en attendant des jours meilleurs, se laissant dévorer, essorer, assécher et déshydrater sans vergogne par ces humains aussi insensibles qu’ingrats.
Le coup de génie d’un créateur de talent
Et voilà que les jours meilleurs arrivent. Un coup de génie d’un créateur de talent qui s’efface pour donner la parole à cette même Laymouna en activant les mécanismes poétiques de réminiscence. Allaymouna, n’en croyant ni ses yeux ni ses oreilles, au comble du bonheur, s’empare du micro et entonne sa superbe chanson qui va résonner dans les quatre coins du pays.
C’était Lalla Allaymouna qui se réhabilite, qui rappelle ses qualités intrinsèques, qui soulève en nous toute une vague d’émotion de nostalgie. Arrêtons-nous sur les paroles, sur ses propres mots: «Ana Allaymouna ana ya bint Lazhar, joudi lazm fkol dar, sawlo ‘alayya lawlidat sghar.» Que l’on peut traduire ainsi : « Je suis l’orange fille, émanation des fleurs, ma générosité s’impose par ma présence dans tous les foyers. Si vous avez un doute, interrogez l’innocence enfantine? »

L’émanation des fleurs, est-ce autre chose que cette même laymouna ? Cette générosité et cette présence si familière, est-ce autre chose que celle de cette même Laymouna ? Pourquoi interroger l’innocence enfantine ? Mais depuis quand les enfants disent autre chose que la vérité ?
Ce spot et ce jingle publicitaire résonnent toujours de manière nostalgique. N’a-t-il pas bercé notre enfance ? Hélas, il a été tout à fait oublié, inexistant aujourd’hui. Ne le cherchez pas sur Google, ni dans une archive publicitaire quelconque. Il a été tout simplement effacé, enterré dans, on ne sait quel cimetière. On ne connait pas la raison !
Notre culture si raffinée, si sensible a-t-elle basculé dans l’inculture ?
Comment se fait-il qu’on ait oublié cette joie, cette légèreté poétique ? Notre culture si raffinée, si sensible a-t-elle basculé dans l’inculture ? Sommes-nous devenus pour autant d’indécrottables béotiens pour négliger ce qui fonde notre identité ? Comment expliquer que ce spot n’est pas devenu la référence et l’inspiration, et je dirais même la pierre angulaire de l’innovation audacieuse ?
On parle souvent d’une mémoire sélective. Mais ici, il s’agit bel et bien d’une mémoire assassine ? N’a-t-elle pas tué Lalla llaymouna et tous ses arômes qui ont fait notre bonheur ? Ces arômes ne sont-ils pas consubstantiels à notre personnalité et ses horizons oniriques ?

Allaymouna, un moment de poésie haute en couleur
Comment expliquer qu‘un tel souffle de fraîcheur ne fût qu’une fulgurance sans lendemain ? Comment expliquer qu’il n’ait pas inauguré une nouvelle ère de continuité créative ? Une créativité qui jette les ponts avec notre âme profonde de Marocains amoureux de ce raffinement inaltérable ?
Allaymouna reste un moment éphémère, un moment de poésie haute en couleur. Un moment de parfaite symbiose avec un imaginaire qui, faute de se nourrir d’un tel viatique, risque de rabougrir. Dans ce cas catastrophique, notre âme est condamnée à une traversée du désert sans la moindre fraicheur du moindre oasis.








